De moins en moins d’églises en danger (selon les alarmistes)

 

EGLISES EN DANGER

Selon les alarmistes des années 70, entre 18 000 et 20 000 églises devaient disparaître du paysage avant la fin du 20e siècle. Les catastrophistes du 21e siècle n’en annoncent plus qu’entre 5 000 et 10 000. Une vraie déflation !

Saint-Savin (Lot-et-garonne) 4 (c) BS

Église ruinée, Saint-Savin (Lot-et-Garonne) (c) BS

Il y a deux ans, j’écrivais un article pour la revue Patrimoine et Cadre de vie consacrée à l’avenir des églises, en relevant ceci :

« Dans la presse on lit ou entend trop souvent qu’en France « d’ici à 20 ans, entre 5 et 10 000 édifices cultuels pourraient avoir disparu de l’horizon » (cf. Le Figaro du 31 janvier 2013). L’estimation repose sur l’hypothèse qu’il existerait près de 100 000 édifices religieux, soit en moyenne 2.5 par commune. L’estimation, reprise en boucle, a de quoi inquiéter. Mais pourquoi 5 % ? Pourquoi 10% ? Et sur quelle base appuyer ces pourcentages ? »

Ces chiffres, qui ne sont que des extrapolations sans fondement vérifié, ont la vie dure et sont souvent cités dans la presse. Car le paradoxe est bien là, notre patrimoine religieux est mieux protéger par la loi de 1905 en France, qu’il ne l’est dans les pays occidentaux sous concordat.

De plus, chez nous les Années Patrimoine, initiées au début des années 80, ont suscité en France une véritablement prise de conscience populaire de l’importance du patrimoine de proximité et du désir de le transmettre. La France n’a jamais restauré autant d’églises depuis les années 1980, qu’au cours des siècles précédant. Dire cela  prend à contre-courant les prophètes de malheur, même s’il ne s’agit pas, pour autant de nier les problèmes ou les scandales qui sont désignés ici ou là.

D’autre part, en relisant récemment Eglises en ruine, Eglise en péril de Michel de Saint-Pierre (j’affectionne particulièrement le romancier, moins le polémiste), j’observe une  déflation dans les annonces de catastrophe.

« 20 000 églises seront abandonnées avant la fin du siècle »

En effet annoncer en 2013 « 5 à 10 000 édifices cultuels qui pourraient avoir disparu d’ici à 20 ans » (admirez au passage le savoureux conditionnel), c’est nettement moins que l’estimation avancée en 1973 par l’auteur  de Eglises en ruine, Eglise en péril (Plon, 1973). Au chapitre V, il écrivait notamment ceci :

« Aujourd’hui, avec les mêmes certitudes, j’annonce la mort de nos sanctuaires… (…) Non seulement les prêtres se feront rares, mais il n’y aura plus de culte. Ou du moins le culte ira encore en s’éliminant… (…) en France, vingt mille églises (j’augmente le chiffre et je suis prêt encore à l’aggraver) seront abandonnées avant la fin du siècle. Vingt mille cloches vouées au silence. Vingt mille chœurs où nulle lampe attestant la divine Présence ne s’allumera plus jamais. Vingt mille nefs où jamais plus ne bruira un peuple en prière. »

Cette annonce de vingt mille églises menacées repose sur une rumeur relayée par Yvan Christ et dont M. de Saint-Pierre faisait état dans les 100 premières pages de son essai :

« Déjà, voici quelques années, M. Yvan Christ n’avait-il pas rendu public le projet formé par certains responsables – tant civils qu’ecclésiastiques –  d’abandonner 18 000 églises ? A-t-on bien mesuré ce qu’une pareille prévision recouvre de lâchetés, de braderie – et de pillages possibles – 18 000 ! »

Je connais l’article d’Yvan Christ, intitulé  » Le grand chambardement des églises de France » et paru en 1971 dans la revue de Pierre de Lagarde Monuments en péril. J’en ai fait la recension commentée dans la note suivante :

« « Après les meubles, les murs. Après l’épuration, la désaffectation. Avec la diminution des vocations sacerdotales, nombres d’églises, surtout rurales, sont peu à peu privées de desservants, à demi ou totalement désaffectées, exposées à toutes les convoitises, puis mises en vente. Il n’est pour s’en persuader, que de consulter les petites annonces immobilières… » On avance alors – nous sommes en 1971 rappelons-le – le chiffre de 18 000 édifices abandonnés par le clergé dans les années à venir. L’auteur ne nous dit rien du fameux « On », qui demeure donc dépourvu d’identité. »

Trop d’églises en France ?

Que cette rumeur ait été fondée ou non, j’ai personnellement entendu, notamment dans les travées du colloque de 2208 sur l’avenir des églises, des fonctionnaires de la rue de Valois et des historiens de l’art de premier rang dire que l’on comptait sans doute « trop d’églises en France ».

Cette idée persistante, existait déjà au temps de Barrès (La grande pitié des églises de France) ou de Victor Hugo (Guerre aux démolisseurs !). Elle me fait également penser au roman de Laurence Cossé, Le Mobilier national, dont le « héros », un directeur du Patrimoine au ministère de la Culture, confronté au coût exorbitant de l’entretien du patrimoine national, se met en tête de vouloir démolir la moitié des cathédrales de France, du moins celles qu’il juge ne pas avoir une valeur esthétique suffisante. Cette légère digression m’incite à penser que les alarmistes s’alimentent des discours des esthètes fatalistes ou de type collectionneur qui n’aimeraient conserver que les spécimens qui les intéressent et balayer le reste. Fermons cette parenthèse et revenons à notre sujet premier.

Nous serions passés en l’espace de 40 ans de 20 000 à 10 000, voire à 5 000. Ce n’est pas si mal. Dans l’ouvrage de Michel de Saint-Pierre près de 130 églises et chapelles sont nommément signalées comme menacées d’abandon ou de démolition. Cette relecture m’a donné l’idée de confronter plus tard cette liste avec celle que je dresse pour Patrimoine en blog qui en compte actuellement plus de 300. Peut-être aurons-nous la surprise de constater des églises annoncées comme perdues en 1973, restaurées aujourd’hui.

« Ne comptez sur personne pour les sauver »

La suite de la prophétie de Michel de Saint-Pierre est aussi intéressante à relever. Car en 1973, ce grand défenseur du catholicisme d’avant-concile (Vatican II) ne semble pas croire aux miracles. Comment aurait-il pu imaginer les « Années patrimoines » et les journées à succès qui en découlèrent (dont Jack Lang et Valéry Giscard d’Estaing se disputent la paternité) ? Comment aurait-il pu deviner que les Français découvriraient le goût et l’engouement pour leur patrimoine de proximité dans les années 80 et 90 ? Pouvait-il imaginer que les maires, forts de la loi de 1905, protégeraient, à quelques exceptions près et finalement mieux que mal, ce patrimoine religieux ? Et cela malgré la raréfaction des prêtres et des cultes.

La prophétie était pourtant accablante :

« Mais vous qui désirez si ardemment conjurer le péril, (…) ne comptez pas trop, pour vous aider, sur le peuple dont on veut désamorcer les saines réactions ; ne comptez pas trop sur les bourgeois au cœur sec – ni sur le clergé qu’on vous prépare. Ne comptez pas trop sur vos maires, députés ou ministres – car les églises et les chapelles ne votent pas… »

L’analyse de Michel de Saint-Pierre se fonde en partie sur celle de Marcel Proust, dont malheureusement il ne cite pas la source :

« Les églises, disait Marcel Proust, mourront le jour où elles ne serviront plus au culte des besoins duquel elles sont nées, qui est leur fonction comme elles sont ses organes, qui est leur explication parce qu’il est leur âme. »

Cela pourrait relever du bon sens. Mais l’Histoire de France nous apprend qu’il faut se méfier des annonces définitives et des faux prophètes. Aux lendemains de la Révolution française peu d’églises servaient au culte. Nombreuses étaient abandonnées, pillées ou utilisées à d’autres usages. 50 ans plus tard, la France devenait le pays qui bâtissait le plus d’églises en Europe et qui envoyait le plus de missionnaires dans le monde.

Le mont Saint-Michel fut une prison avant de redevenir au 20e siècle une abbaye diffusant à nouveau la prière de moines et de moniales dans son chœur. Sylvanès en Aveyron, que mentionne Michel de Saint-Pierre avec photos à l’appui – « Une salle de l’abbaye cistercienne est occupée par les moutons d’une bergerie », écrit-il -, était bien une ferme avant de redevenir en 1975 une abbaye, phare de la liturgie contemporaine, sous l’impulsion du dominicain André Gouzes

Les alarmistes sont nécessairement des pessimistes. C’est moins avec un optimisme béat que je m’oppose et m’opposerai aux annonces de catastrophe, mais, davantage, avec une confiance placée en l’être humain, en son génie et en son besoin de transcendance et de solidarité.

Un peu de rigueur dans les chiffres, s’il vous plait !

Un reportage sur France 2 annonçait en 2013 : « L’entretien (des églises) coûte des fortunes aux mairies. Si bien que beaucoup préfèrent les détruire plutôt que les rénover. 7 500 édifices seraient menacés… » Rien de moins ! Sur Patrimoine-en-blog, je n’en recense à ce jour qu’un peu plus de 300, et sur une autre liste, je compte une douzaine d’annonce de démolition d’églises et de chapelles à venir. Nous sommes loin du compte, même si je reconnais que mes recensements comportent des lacunes évidentes. Je ne compte que ce que je connais, les pessimistes ne se montrent pas aussi rigoureux.

Certes le nombre de prêtres diminue et diminuera encore quelques décennies,  et avec lui certaines formes de culte. Certes, cette diminution de la pratique religieuse traditionnelle ne favorise pas le sort de nos églises. Mais m’appuyant sur l’expérience humaine – ce que nous enseigne l’Histoire -, je persiste à croire en l’avenir de ce patrimoine religieux.

Certes cela ne se fera pas tout seul. Mais il existe suffisamment de bons exemples à suivre et de personnes de bonne volonté, pour croire non seulement à sa survie mais plus encore à sa capacité à nous aider à traverser les profondes mutations sociales, économique et culturelles que nous traversons aujourd’hui. A travers ma revue de presse, tenue sur Patrimoine-en-blog, j’en suis le témoin émerveillé.

Alors dans dix ou vingt ans, combien d’églises seront-elles réellement en danger ? Quelques milliers ou quelques centaines ?

A mon tour de prophétiser…

Je fais le pari de la mobilisation (à stimuler constamment, à entretenir et à développer), de l’innovation dans la recherche de solution et finalement d’une prise de conscience accrue de notre patrimoine religieux. Tout simplement parce que celui-ci a encore beaucoup de choses à nous dire… « S’il se taisent, les pierres crieront… » peut-on lire dans l’évangile de l’apôtre Luc.

BS

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Ci-dessous les ouvrages évoqués dans cette note et quelques autres sur le sujet qui nous intéresse ici :

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